Review de Bisexualités Féministes

couverture du livre Bisexualités Féministes

Bon.

Déjà, je ne suis plus une grande cliente de la théorie bisexuelle et plus généralement d’une position bisexuelle qui se vit en non-mixité : depuis quelques années, je suis beaucoup plus intéressée par les positions lesbiennes*, queers et, bien que cis, transféministes. Je n’avais particulièrement pas aimer Vivre Fluide, que je trouvais individualiste, plus intéressé à “comment vivre ses désirs sans entrave” que de construire des communautés ou des réseaux de relations. J’étais donc un peu dubitative devant Bisexualités Féministes.

Tout le long du texte, les autrices défendent l'idée que la puissance de la bisexualité, c'est de “brouiller les frontières”. Je ne partage pas leur enthousiasme à l'idée que cette position soit particulièrement féconde politiquement. Je crois plutôt à la nécessité d’une vision de la marge au centre, c’est-à-dire qui part des personnes les plus touchées par une des oppressions, pour en retirer des actions bénéfiques à toute·s. Je n’ai pas trouvé dans le livre d’argument qui m’ait convaincue là-dessus.

Plus grave, la pertinence politique de l'identification bie se fait régulièrement à l'aide de métaphores avec les transidentités, l'intersexuation, le racisme, le colonialisme et le nationalisme et ça me plonge dans des océans de malaise à chaque fois. Entre perles d'horreurs, je citerais la comparaison du lesbianisme à la police aux frontières, ou l'idée qu'en étant bie, on est “logiquement” plus sensible aux souffrances de Palestine qu’en étant lesbienne. Parlons de bisexualité en soit, plutôt que de faire des parallèles bancals.

Pour revenir sur les lesbiennes, j'aurais aimé une meilleure séparation de ce qui relève de l’oppression et de ce qui est des dynamiques internes aux mouvements LGBT+ et queers. Sans faire cette distinction, Bisexualités Féministes se retrouve implicitement à défendre l’idée que ces dynamiques internes sont une forme d’oppression. Par exemple, un témoignage évoque la manière dont, quand elle s’est mise en couple avec un homme, elle a perdu tout son réseau lesbien de soutien. J’aurais aimé savoir plus en détails ce qui a été perdu : n’était-elle plus la bienvenue dans des lieux ? Est-ce que ses amies ont cessé de socialiser avec elle ?

Malgré ces gros soucis, il y a aussi des moments de grâce, des idées intéressantes et bien développées, notamment sur la manière dont la bisexualité n'est pas moins monogame en soit, mais qu'elle rend explicite que le mythe de l'amour unique, monogame et seule source d'affection et de lien relationnel est justement un mythe. Cela donne un axe intéressant d’attaque de l’hétéronorme.

Une autre partie très pertinente est celle sur l'histoire de la conception de la bisexualité, en particulier dans la psychanalyse et la biologie, et comment les idées du XIXème et du début du XXème siècle, si elles sont abandonnées dans leurs sciences respectives, continuent à alimenter les stéréotypes au XXIème siècle.

D'autres idées étaient seulement esquissées, comme sur les difficultés spécifiques à commencer à relationner entre femmes quand on est bie ou sur comment l'hétérosexualité obligatoire se déploie quand on est grosse donc déjà dans une forme d'échec de l'hétérosexualité. Il y avait largement la place de les développer, surtout quand à côté il y a énormément de longueurs et de redites.

Plus que sur la pertinence de ce qui est défendu, je pense que l'immense intérêt de Bisexualités Féministes est de “poser” des thèses du militantisme bi afin de permettre d'ouvrir des discussions critiques, en se référant à des textes concrets et pérennes plutôt que des posts sur les réseaux sociaux.

Enfin, j'ai énormément apprécié la fenêtre ouverte vers les mouvements LGBTTQI+ et féministes d'Argentine, un point de vue rafraîchissant qui permet de sortir de la subordination mentale aux États-Unis.